Alors que cette nuit du 23 au 24 août 2018 marque le 446e anniversaire du massacre de la Saint-Barthélémy, elle est pour nous l'occasion de revenir sur une page sombre de l'histoire de notre pays, qui n'épargna pas, loin s'en faut, notre Haut Berry Giennois.

La querelle entre protestants et catholiques a profondément marqué le val de Loire. Nous avions évoqué il y a déjà quelque temps, à l'occasion d'un précédent billet, le terrible siège de Sancerre (1572-1573), et nous aurons l'occasion dans d'autres articles de revenir sur cette thématique spécifique. Bien que le XVIe siècle, contrairement à des périodes antérieures, nous ait laissé une assez grande quantité de sources documentaires, celles-ci restent grandement lacunaires et leurs contenus, même lorsque ces sources sont de première main, souvent sujets à caution. Néanmoins, le recoupement des témoignages, entre rédacteurs catholiques et chroniqueurs protestants, l'archéologie, l'étude des fonds d'archives, l'observation des monuments anciens, permettent, petit à petit, de saisir les principales péripéties de cette seconde moitié du XVIe siècle dans le Haut Berry Giennois.

 

Jean Calvin, attribué à Hans Holbein

Calvin ayant étudié à Orléans, le val devint de facto une terre d'élection pour les thèses de l'Eglise Réformée, et notre région fut dès lors l'une des plus durement meurtries par les guerres civiles qui déchirèrent le pays à compter de 1562. Le Haut Berry Giennois, situé entre Gien et La Charité et relevant essentiellement du comté de Sancerre, a évidemment fait partie des territoires les plus concernés par les développements de cette douloureuse page d'histoire. Gien et Châtillon-sur-Loire devinrent très tôt des foyers importants pour la nouvelle religion. Les villes, leurs étudiants, leur bourgeoisie commerçante, fournissaient un terreau favorable aux échanges d'idées, aux réflexions, par un niveau d'instruction supérieur à celui observé dans les campagnes. 

 

L'abbé Vallet, auteur, à la fin du XVIIIe siècle, d'une histoire de Gien demeurée inédite, rapportait, à la suite de Lebeuf, en 1545, le cas d'un prêtre giennois, Etienne Bertin qui, séduit par les thèses de Luther et de Calvin, "n'avoit pas eu honte de rompre ses engagements les plus solennels qu'il avoit contracté avec Jésus-Christ, pour prostituer à une malheureuse créature un corps dont il ne pouvoit disposer que pour servir Dieu et son Eglise. Ce ministre sacrilège fut rigoureusement puni de son crime; il fut étranglé, puis brûlé à Auxerre le lundy 28 septembre 1551, après avoir été dégradé le 23 devant le grand portail de la cathédrale, par l'évêque de Bethléem."

Théodore de Bèze (1519-1605) ca. 1570 ?, attribué à Frans Pourbus (l'Ancien), huile sur panneau, 64x49 cm. Collection particulière.

Vallet se fourvoie néanmoins lorsqu'il laisse entendre que les Réformés giennois disposaient d'un "temple calviniste" dès 1535. Il était alors bien trop tôt, Calvin ne s'étant déclaré en faveur des thèses défendues par Martin Luther qu'à l'automne 1533. De même, malgré la relative proximité d'Orléans, la preuve est loin d'être établie de la venue à Gien ou dans ses environs proches, ni de Jean Calvin, ni de Théodore de Bèze, et moins encore de Martin Luther, contrairement à ce qu'affirmait Pierre Pinsseau à la suite de Vallet.

Si Calvin put se rendre en visite à Gien lorsqu'il étudiait le droit à Orléans et le grec ancien à Bourges, entre 1525 et 1532/34, ce ne fut assurément pas pour y prêcher. Il en va de même pour Théodore de Bèze; et l'arrêt à Gien pour un prêche d'un Luther en route pour Paris tel que le rapporte Vallet manque cruellement de crédibilité. Cependant, les étudiants giennois qui côtoyaient ou avaient côtoyé Calvin et/ou Théodore de Bèze à Orléans ou à Bourges se chargèrent de tout évidence de diffuser leur message; et, dès le début des années 1530, il est évident que Gien et ses alentours commencèrent à bruisser des thèses protestantes.

S'il est permis de croire l'abbé Vallet sur ce point, une trentaine d'années plus tard, les Réformés giennois auraient disposé non pas d'un mais de deux temples à la suite de l'édit d'Amboise (8 mars 1560), et de l'édit de Janvier (édit de Saint-Germain, 17 janvier 1562). Le premier dans le faubourg du Berry, sur la rive gauche de la Loire, le second dans le faubourg de la Genabie.

Odet de Coligny (1517-1571), attribué à François Clouet, huile sur toile, 94x73 cm, musée Condé, Chantilly.

Quoi qu'il en soit, la communauté protestante crût semble-t-il très vite à Châtillon, si bien qu'en 1557 les partisans de la Réforme se sentirent assez sûrs d'eux pour prendre d'assaut l'église paroissiale. Ils la saccagèrent de fond en comble; détruisant la crypte Saint-Posen, les nefs du sanctuaire, dispersant les reliques aux quatre vents. Seul le clocher fut épargné. François Ier ayant ordonné la destruction des murailles de la ville en 1528, les Réformés jugèrent que cette tour pourrait se montrer utile le cas échéant pour la défense de la petite cité.

Cependant le culte protestant ne s'imposa pas immédiatement pour autant. Les tenants de la Réforme demeuraient minoritaires. Paradoxalement ils se sentaient néanmoins en position de force. D'ailleurs, leur propre seigneur, Odet de Coligny, frère de l'amiral, et abbé de Fleury, allait, comble de l'ironie, finir par épouser leur parti. Ce n'est qu'à force de prêches, en 1560, que le protestantisme s'imposa finalement à Châtillon, faisant d'elle l'une des toutes premières villes protestantes, aux côtés de Sancerre. Le curé fut chassé et le culte devint public.

Exemple de temple au XVIe siècle. Temple de Paradis, Lyon 1564-1567, Jean Perresin ?

Le premier temple fut établi dans une simple maison de la ville haute de Châtillon. Ce n'est qu'une fois le calme revenu, après les meurtriers affrontements du dernier tiers du siècle, qu'un véritable édifice de culte fut élevé à compter de 1596, sur une parcelle de la rue de Chambon qui prit dès lors le nom de rue du Temple*.

Maximilien de Béthune, surintendant des finances, grand maître de l'artillerie, baron de Rosny, duc de Sully, pair de France.

 La population ne pouvant pourvoir seule à son érection, elle fit appel au surintendant des finances, Monsieur de Rosny, Maximilien de Béthune, futur duc de Sully, protecteur des Réformés du Berry. Sensible à leur requête, ce dernier ne se contenta pas d'accéder à leur demande; quatre ans plus tard il fit également don au temple de Châtillon d'une cloche "qui fut posée sur la maîtresse porte, dans un petit clocheton, à la forme et manière de nos capucins."

Ce premier temple de Châtillon, qui était également l'un des trois premiers temples élevés en France, n'a malheureusement pas survécu. S'apprêtant à révoquer l'édit de Nantes (1685), Louis XIV en ordonne la destruction en 1684 et interdit "pour jamais" l'exercice du culte protestant à Châtillon.

 

*Nous tirons ces derniers éléments des résultats de recherches publiés par l'association Castellio, dont nous tenons à souligner ici la valeur des travaux menés depuis sa fondation.