• Les vitraux du choeur

De très grandes dimensions, sans rapport aucun avec les petites lancettes de la nef, les vitraux du choeur sont dus à deux très bonnes signatures de la fin du XIXe siècle : Jules Boulanger (?-ca. 1915)  et Auguste Perrodin (1833-1887). Jouant sur de très grands à plats colorés, les deux artistes ont transposé sur verre plusieurs épisodes de la Passion du Christ. Malgré l'homogénéité dont font preuve ces cinq grandes verrières, le chantier qui vit leur réalisation paraît s'être étalé sur une assez longue période, de 1885, date portée par le vitrail d'axe, à 1893.

Eglise de Châtillon-sur-Loire, l'arrestation du Christ. (Photo A. Estienne)

Eglise de Châtillon-sur-Loire, verrière de l'arrestation du Christ. Détail. Judas désigne Jésus aux Romains. (Photo A. Estienne)

 

Ce détail du vitrail de l'arrestation du Christ au jardin des Oliviers permet de mettre en exergue la remarquable qualité et le souci du détail apporté au dessin, jusqu'aux derniers plans de la scène. Jules Boulanger et Auguste Perrodin ne sont pas des inconnus, néanmoins je n'ai pu rassembler suffisamment d'informations pour parvenir à déterminer si leur collaboration, de tout évidence extrêmement fructueuse, fut ici une exception ou bien au contraire un exemple abouti au milieu d'un ensemble plus vaste. Il est cependant possible que les deux hommes se soient rencontrés au cours des années 1870. En effet, Perrodin séjourna trois années durant à Rouen, ville dans laquelle Jules Boulanger possédait son atelier. Le peintre y avait été appelé afin de réaliser le décor peint de l'église néo-romane Saint-Hilaire, nouvellement construite. Peintre d'histoire, Perrodin donne les cartons que Boulanger transpose sur verre. Le premier est amateur de grandes compositions, le second passionné par la couleur. La synthèse de leurs travaux respectifs à Châtillon-sur-Loire est tout à fait remarquable.


Eglise de Châtillon-sur-Loire, la Cène. (Photo A. Estienne)Eglise de Châtillon-sur-Loire, la crucifixion. (Photo A. Estienne)

Eglise de Châtillon-sur-Loire, vitrail de la Crucifixion, détail. (Photo A. Estienne)

 

On peut ici admirer la qualité du traitement de la couleur, la qualité du dessin, le tout en partie marqué par la recherche de compositions monumentales propres à la peinture d'histoire du XIXe siècle, et par un style et des coloris empruntés à la Renaissance. La patte des deux artistes est une nouvelle fois présente dans une synthèse d'une grande beauté, d'une grande élégance.

 Artiste talentueux, disciple d'Hippolyte Flandrin (1809-1864), Auguste Perrodin est repéré notamment par Eugène-Emmanuel Viollet-le-Duc qui lui confie la réalisation de décors majeurs lors du chantier de restauration de Notre-Dame-de-Paris entre 1860 et 1864. C'est ainsi qu'il fut amené à décorer la chapelle axiale de la cathédrale Notre-Dame, consacrée à la Vierge. Six panneaux réalisés a fresco représentant La rencontre de Jésus portant sa croix et de sa mère, La crucifixion, La descente de croix, La Communion, La mort, Le couronnement de la Vierge. Non content de cela, l'architecte de Napoléon III lui confie encore la décoration de la chapelle Saint-Etienne dans le bras nord du transept, et la décoration du bras sud (une vie de Marie, suivie de douze rois, prophètes et docteurs qui l'ont célébrée, l'artiste ayant donné les traits de Viollet-le-Duc lui-même à l'un de ces personnages). Perrodin réalise également le décor des panneaux intérieurs du meuble enfermant les reliques acquises par Louis IX auprès de Baudoin II. Ils portent huit épisodes de la vie de saint Louis. 

Enthousiasmé par le travail du jeune peintre, Viollet-le-Duc en parlait en ces termes : "Je ne croyais pas qu'on pût à notre époque retrouver avec autant de bonheur cette pureté idéale de lignes, cette transparence de couleurs dont les moines italiens semblaient avoir enseveli le secret dans leurs cloîtres."

A peu de distance de là, son travail de restauration de certaines fresques au château de Vaux-le-Vicomte sera également salué pour son exceptionnelle qualité. Durant toute sa carrière, Auguste Perrodin s'essaie avec un égal succès à tous les supports, de la peinture murale, a fresco, à la peinture sur verre en passant par la peinture de chevalet. Il est actif dans la France entière : Rouen, Caen, Rhodez, Cahors, Lyon, Antony, Noisy-le-Sec, Fécamp, Honfleur, Villefranche-sur-Rhône, Paris, Beaugency, entre autres, sans oublier Bourg-en-Bresse dont il était natif.

Las, en dépit de sa virtuosité, Auguste Perrodin ne fut jamais reconnu ni distingué à la hauteur de ses talents. Charles Jarrin (1813-1900), qui rédigea dans les pages de la Société d'Emulation, Agriculture, Lettres et Arts de l'Ain, une nécrologie des plus détaillées et des plus élogieuses à son sujet l'expliquait ainsi : "Je disais en 1869 dans les Annales, de l'oeuvre de Perrodin à Notre-Dame, que l'avenir du peintre dépendait de son succès. C'était mal connaître Paris. Il faut pour réussir là un peu de talent, c'est vrai; mais surtout bien du savoir-faire ou bien de la fortune. Avec de la fortune, on donne à propos à dîner à un directeur de journal, on paie son prix un article de revue. Avec du savoir-faire on se faufile dans tel salon influent, on obtient tel portrait sûr d'avance d'être regardé. Or Perrodin n'avait que du talent."

Eglise de Châtillon-sur-Loire, la Résurrection. (Photo A. Estienne)

Eglise de Châtillon-sur-Loire, vitrail de la Résurrection, détail. Les soldats endormis. (Photo A. Estienne)    Eglise de Châtillon-sur-Loire, vitrail de la Résurrection, détail. (Photo A. Estienne)    Eglise de Châtillon-sur-Loire, vitrail de la Résurrection, détail. (Photo A. Estienne)    

Eglise de Châtillon-sur-Loire, l'apparition à saint Thomas. (Photo A. Estienne)

 Ces remarquables verrières font malheureusement partie des toutes dernières oeuvres d'Auguste Perrodin. Boudé par le milieu parisien, victime tout autant de son refus des mondanités que de l'évolution du goût; épuisé par des années d'un labeur acharné dans de nombreux monuments de province où chaque fois son travail fut admiré à défaut d'être toujours correctement payé; gravement malade, Auguste Perrodin s'éteint le 25 juillet 1887, à Châteauneuf-les-Bains, seulement âgé de 53 ans, et alors même que sont réalisées les premières verrières du choeur de Châtillon. Si toutes paraissent avoir été dessinées par lui, seules, de gauche à droite, les verrières n°2 (1887) et n°3 (vitrail d'axe, 1885), portent sa signature aux côtés de celle de Jules Boulanger. Les trois autres, réalisées plus tardivement, en 1891 et 1893, du fait de difficultés financières du commanditaire ou d'un retard lié à la disparition du dessinateur, sont demeurées anonymes. Seule y apparaît la marque du maître verrier rouennais. 

Auguste Perrodin repose à Châtillon-les-Dombes, auprès de ses parents. Sa modestie et son talent l'avaient fait tenir en haute estime par tous ceux qui le connaissaient. Une rue porte désormais son nom dans sa ville natale de Bourg-en-Bresse.

 

A notre connaissance, aucune étude ne paraît jamais avoir été consacrée à Auguste Perrodin. C'est à coup sûr un grand tort, et il est plus que temps qu'un artiste de cette valeur soit reconnu, ses oeuvres recensées et valorisées, plus de 130 ans après sa disparition. Si ce modeste article y contribuait d'une façon quelconque, j'en serais très heureux.

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  • Les vitraux du transept

Très différents des précédents, tant dans le style que dans la technique, les vitraux du transept ont été réalisés entre les années 1930 et la fin des années 1950. Ils témoignent des créations d'une grande famille de maîtres verriers dans la première moitié du XXe siècle, les Mauméjean. De style Art Déco, leurs dimensions sont identiques à celles des vitraux du choeur. L'artiste, de tout évidence Charles (dit Carl) Mauméjean (1888-1957) joue énormément sur la couleur; mais contrairement à Boulanger et Perrodin qui développaient de grands à plats de couleurs très purs, il joue ici sur la technique traditionnelle du vitrail avec sa multiplicité de petits verres colorés assemblés au plomb. 

Eglise de Châtillon-sur-Loire, transept nord, la Présentation de Jésus au Temple. (Photo A. Estienne)

   Eglise de Châtillon-sur-Loire, transept nord, l'Adoration des mages. (Photo A. Estienne)

   Eglise de Châtillon-sur-Loire, transept sud, l'Assomption ? (Photo A. Estienne)   

Eglise de Châtillon-sur-Loire, transept sud, l'apparition du Christ ressuscité aux apôtres et à la Vierge. (Photo A. Estienne)

 

Les ateliers Mauméjean ont essaimé dans toute la France et au-delà, Amérique, Asie, particulièrement en Espagne. Ils avaient en effet un atelier à Hendaye), travaillé dans les édifices les plus variés, jusqu'à réaliser les vitraux de la chapelle du paquebot "Ile-de-France" en 1927, à bord duquel ils croisèrent le jeune Max Ingrand, 18 ans à peine à cette époque, chargé de la réalisation de verres gravés pour de nombreuses cabines du navire, et qui réaliserait bien plus tard les vitraux de l'église Sainte-Jeanne-d'Arc de Gien. "Maitres d'une rare compétence professionnelle possédant un sens artistique avisé et une profonde science héréditaire." Tels étaient les qualificatifs qui accompagnèrent la remise du grand prix de l'Exposition Internationale des Arts Décoratifs et Industriels de Paris en 1925 à la maison Mauméjean frères. Artistes engagés, les frères Mauméjean n'hésitent pas, en 1941, à l'occasion d'une commande pour l'église de Montgeron (Essonne) à représenter le roi Hérode sous les traits d'Adolf Hitler, massacrant saint Jacques symbolisant le peuple juif. Acte de résistance en forme de pied de nez à l'Occupant. L'oeuvre était passée inaperçue jusqu'à sa redécouverte en 2011. L'atelier Mauméjean, quant à lui, existe toujours, désormais implanté à Madrid. Un ouvrage est paru il y a peu qui retrace l'épopée de cette grande maison.

 

Antoine Estienne.