En ces périodes de fêtes je cherchais une idée de billet de saison, quelque chose qui nous rappelle en cette veille de Noël que la poésie est partout autour de nous et qu'il suffit d'ouvrir grands les yeux pour se sentir soudain transporté. C'est Abraham Malfuson (1768-1848) qui me fournit la matière de ce court papier. Ayant eu la chance d'acquérir voici quelque temps l'édition originale, et dans mon cas partiellement manuscrite, de son Histoire de la ville de Sancerre (1826), petit ouvrage fort intéressant et fort rare au demeurant, j'y ai relevé ce passage :

"En effet, l'astre du jour s'était caché derrière le Mont-Damné, qui domine le village de Chavignol, ses derniers rayons doraient les sommets de l'Orme-au-Loup, de Pierre-Compillière, et les cimes lointaines du Morvan. Les quais, les maisons, les églises de Cosne, Pouilly et La Charité brillaient d'une couleur aurore. Aucun vent impétueux n'agitait l'air, l'azur du ciel se réfléchissait dans les ondes paisibles de la Loire; une brise légère apportait une fraîcheur délicieuse. Insensiblement la lumière décroissait et les objets disparaissaient dans l'ombre. Soudain un nouveau spectacle vient me frapper. La Loire se couvre des feux des pêcheurs et bientôt le cours de ce fleuve, de Nevers à Briare, dans un espace de vingt lieues, ne présente qu'une immense illumination."

Historivegauche_Histoire_de_Sancerre_Abraham_Malfuson

Outre un commerce prodigieux qui voyait descendre et remonter au fil de l'eau et du vent une impressionnante flotille de bateaux à fond plat de toutes tailles, et qui fit la richesse de nombre d'habitants et de villes occupant les berges du fleuve, Gien la première, Abraham Malfuson nous rappelle en effet que la Loire fut de tout temps un exceptionnel vivier. Bien qu'elle soit rarement évoquée dans les publications spécialisées, la pêche y était autrefois une activité importante sinon majeure dont le souvenir est encore entretenu ici et là de manière discrète. Pensons tout simplement à la rue des pêcheurs, dans le quartier du Berry en rive gauche de Gien, dont les quelques maisons anciennes se rattachent encore à cette activité. La marine de Loire ne l'a d'ailleurs pas totalement déserté puisque l'association les Fis d'Galarne a ses locaux non loin, qui, depuis près d'un quart de siècle s'emploie à redonner vie à la marine de Loire. 

Si seule une toute petite poignée d'irréductibles pratiquent encore la pêche en Loire, notamment Monsieur Charles Sergent sur ce territoire du Haut Berry Giennois qui nous intéresse, faisant perdurer des traditions, des savoir-faire et des saveurs propres à ce terroir, il faut imaginer le fleuve autrefois couvert, outre de bateaux de commerce, de nombreuses barques de pêche, et ce de jour... comme de nuit. En effet, certains pêcheurs ligériens au moins pratiquaient la pêche au feu ou pêche à feu, aussi connue sous le nom italien de pêche au lamparo. Pratiquée à la torche, puis, à compter de la fin du XIXe siècle, à la lampe à acétylène, la pêche au feu consiste à attirer le poisson près de la surface de l'eau à l'aide d'une puissante source lumineuse, puis à l'enserrer dans un filet.

 

Pêcheurs au lamparo de l'Empire byzantin, du Codex Skylitzès Matritensis, Bibliothèque nationale de Madrid, Vitr. 26-2.

Comme le montre bien cette enluminure byzantine, la pêche au feu est une technique très ancienne, attestée en Europe depuis l'Antiquité et sans doute bien au-delà. De très nombreuses cultures la pratiquent ou l'ont pratiquée autour du globe, comme au moins certains peuples natifs d'Amérique du Nord. Une scène similaire nous est présentée par Paul Kane (1810-1871) sur une huile sur toile intitulée Fishing by torchlight et conservée au Royal Ontario Museum de Toronto. En dépit du fait que l'artiste y situe l'action à des milliers de kilomètres de notre Haut Berry Giennois, sur des canoes qui n'ont rien de commun avec les futreaux utilisés sur la Loire, le tableau restitue avec une particulière acuité l'ambiance lumineuse qui pouvait entourer cette pêche singulière.

Paul Kane (1810-1871), Fiching by torchlight, Royal Ontario Museum, Toronto.

Malheureusement, plus encore peut-être que toutes les activités pratiquées sur le fleuve, la pêche au feu est une pratique risquée, comme en témoigne ce document tiré des registres paroissiaux du petit village insulaire de Saint-Firmin-sur-Loire que nous reproduisons ci-dessous. En cette matinée de 1734, le curé du lieu est appelé sur les berges de la Loire pour procéder à la levée du corps d'un tout jeune homme, un pêcheur du village, qui a trouvé la mort durant la nuit, noyé en pratiquant la pêche au lamparo.

 

Extrait des registres paroissiaux de Saint-Firmin-sur-Loire, 20 août 1734, AD Loiret 1Mi EC 276 GG 4 163.

 

"Ce Jour d'huy vingt aoust mil sept cent trente quattre entre six et sept heures du matin à la sollicitation des Simons Henry père et fils vignerons demeurants en ce bourg de St Firmin, moy prestre curé de St Firmin sur Loire, revestu de mes habits Sacerdotaux accompagné de la croix et de l'eau beniste et des temoins cy après nommés Je me suis transporté au bord de la riviere de Loire distant du bourg environ milles pas ou Jay trouvé un cadavre mort (sic) qu'on m'a dit s'estre noyé de la nuit derniere en peschant au feu lequel a esté reconnu pour estre pierre henry, fils de Simon henry vigneron lequel cadavre J'ay enlevé et deposé en l'eglise du dit St Firmin pour estre Inhumé comme Il en sera ordonné par la Justice de St Brisson. le tout en présence de Jean collas Sergent fils du marguiller, Simon henry vigneron pere, Simon henry vigneron filz françois millan manoeuvre, pierre marechal vigneron, george paumier vigneron, françois girault domestique tous tesmoins demeurants dans ledit bourg qui ont tous déclaré ne savoir signer Soffre le deL collas qui a signé ces presentes avec moy.

Le vingtiesme d'aoust 1734 suivant l'ordonnance de monsieur le procureur fiscal de la Justice de St brisson en datte du Jour signé Carré a esté inhumé par moy curé de St firmin sur loire le cadavre cy-dessus qui a esté reconnu pour estre pierre henry aimant mary d'anne poupardin agé de vingt deux ans environ lequel a esté inhumé dans le grand cimetière de ladite paroisse par moy curé soussigné ou je lai conduit avec les cérémonies ordinaires. 

De Sauzay, curé de St Firmin."

Toute médaille a son revers, et la féérie que devait être autrefois ce fleuve dont l'onde fourmillait de lumières scintillantes et sautillantes au gré du courant, une fois la nuit venue, ne doit pas faire oublier le lourd tribut payé par les hommes de la rivière. Tâchons cependant, l'espace d'un instant, de ne retenir que la beauté d'une telle vision.

Et puisqu'il s'agit là du dernier billet de l'année, j'en profite pour vous souhaiter à toutes et à tous, chères lectrices et chers lecteurs, d'excellentes fêtes de fin d'année, pleines de joie(s) de chaleur et, pourquoi pas, de poésie. 

Joyeuses fêtes et bonne année 2016 ! 

Bien à vous.

Le guide-conf'