Rémission pour un serviteur de Pierre des Essars.

Paris, août 1416.

 

L'histoire ne dit pas si le roi a ri. Neuf mois après le massacre d'Azincourt, dont nous venons de célébrer, ce 25 octobre 2015, les 600 ans; une bataille - on devrait plutôt dire une boucherie - qui vit tomber en trois heures la fine fleur de la noblesse française - 6000 morts, 2200 prisonniers - sous la pluie de flèches des archers anglais, Charles VI le Fol, passablement atteint, reçoit une demande de rémission. 

Charles VI, roi de France. Maître de Boucicaut, Demandes à Charles VI, f° 4, Pierre Salomon conversant avec le roi Charles VI (détail), 1412, Bibliothèque de Genève.

La lettre de rémission est un instrument de justice encore relativement nouveau en 1416, puisqu'elle est apparue à la fin du XIVe siècle. Et l'on pourrait dire en guise de résumé qu'elle est à l'époque médiévale ce que la Grâce présidentielle est à la Ve République. A ceci près, toutefois, qu'au-delà de ses effets en matière judiciaire, elle est aussi, et avant tout, un intrument politique destiné à placer le roi au-dessus des parlements et de tous les tribunaux provinciaux ou seigneuriaux. Elle participe pleinement à ce titre de l'effort d'unification et de centralisation du royaume autour du pouvoir monarchique. Tout accusé peut en effet faire appel au roi durant une procédure judiciaire à son encontre, et avant même qu'une quelconque condamnation ait été prononcée. En émettant au profit du requérant une lettre de rémission, le roi éteint la procédure judiciaire, laissant cependant à la charge du bénéficiaire de sa grâce le soin d'indemniser sa victime.

L'histoire ne dit pas si le roi a ri. Pourtant il y avait sans doute de quoi à la lecture des exploits du requérant, Jean Chevreau. Le contenu de la lettre de rémission émise en retour, et retranscrite ci-dessous, nous en donne en tout cas un truculent aperçu.

Jean Chevreau est né à Gien. Âgé de 28 ans "ou environ", il est, au mois d'août 1416, date à laquelle est émise la lettre de rémission à son bénéfice, ce que l'on pourrait appeler un pensionnaire à titre gracieux des prisons du bailli royal de Chartres. Quelques mois plus tôt, il a pris part à la mêlée sanglante d'Azincourt; la male journée. Depuis trois ou quatre ans serviteur, valet ayant la garde des chevaux, de Pierre des Essars, écuyer possessionné à Sechereville, toponyme disparu et à notre connaissance non localisé de la commune actuelle de Gallardon, en Eure-et-Loir, à quelques lieues de Chartres; Jean Chevreau assiste impuissant à la capture de son maître par les Anglois.  Ne pouvant lui être d'aucun secours, il reprend seul le chemin de Sechereville où l'attend sa maîtresse, épouse de l'écuyer captif.

Azincourt, Abrégé de la Chronique d'Enguerrand de Monstrelet, XVe s, BnF.

Ayant été contraint de faire halte en chemin à Longroy (Seine-Maritime) afin de faire ferrer l'un des chevaux de son maître qu'il avait conservés sous sa garde, il y fit la rencontre d'un "compaignon". Un personnage dont il avait déjà croisé la route dans la ville même de Gallardon, "qui aucunes fois se disait prêtre, aucunes fois chevalier, et autreffois d'autre estât". Accompagné d'une jeune femme "qui s'esbatoit avec les compaignons", il prétendait posséder un rôle complet comprenant les noms de tous les combattants faits prisonniers par les ennemis.

Comme le filou était attablé dans une taverne, entouré d'hommes du cru, Jehan Legendre, Symon Berbion et Jehan Plessis, ainsi que de deux fillettes, Jean Chevreau entreprit de l'interroger au sujet du sort réservé à son maître, Pierre des Essars, "dont il ne sçeut rien dire de vérité". L'imposture étant ainsi dévoilée, et ses voisins de table, Legendre, Berbion et Plessis, comprenant, grâce à l'intervention de Chevreau, que l'homme assis au milieu d'eux "étoit toute malice" afin d'extorquer monnaie sonnante et trébuchante aux femmes et hommes du pays sans nouvelles d'un mari, d'un ami ou d'un parent; indignés par le procédé, les quatre hommes convinrent de donner à cet escroc une leçon dont il se souviendrait.

Jan Steen (1625-1679), Fête à la taverne.

C'est ainsi que, l'ayant suivi jusqu'au village de Viee, à une lieue et demi de Gallardon (probable commune actuelle de Villiers-le-Morhier), où il logeait "en l'ostel d'un povre homme d'ilec ", ainsi que la jeune prostituée qui l'accompagnait ("la povre femme, qui de son consentement estoit couchée avecques autres compaignons dudit pays"), aux environs de minuit, ils s'introduisirent dans ledit ostel par l'huis de derrière. Ils n'eurent pas longtemps à attendre, et virent presque aussitôt leur cible descendre de la chambre qu'il occupait à l'étage, accompagné de deux jeunes clercs locaux. Tirant son épée, Jean Chevreau en appuya la pointe contre la poitrine du faquin, déclarant qu'il n'hésiterait pas à le tuer s'il faisait mine de bouger.

Après quoi, le menant à la pointe de l'épée, Jean Chevreau et ses trois compagnons, escortèrent le drôle, qui assurément n'en menait pas large, jusque dans un bois voisin. Là, s'il faut en croire la lettre, ils le dépouillèrent de son jaseran (sorte de cotte de mailles constituée de mailles plates reliées entre elles par des mailles annulaires), équipement d'un certain prix, qu'ils gardèrent par devers eux avant de le laisser là, non sans lui avoir recommandé un prudent silence quant à la peu glorieuse aventure qu'ils venaient de lui offrir.

Si le jaseran est seul cité dans la lettre royale, parce qu'il représente un substantiel préjudice financier pour la victime, préjudice que Jean Chevreau, grâcié, devra réparer; on ne peut s'empêcher de penser que nos quatre facétieux compères, Jean Chevreau à leur tête, ne se contentèrent pas alors de ce seul butin. Il est en effet peu probable qu'en pleine nuit ils se soient attendus à trouver le larron vêtu de la sorte. Du reste, on comprend à la lecture de la lettre que l'expédition était punitive, et que s'ils s'emparèrent de ce vêtement de prix, ce fut sans doute en profitant de l'opportunité qui s'offrait à eux. Il ne leur était pas nécessaire en effet de conduire leur victime à l'extérieur du village, dans un bois, uniquement pour faire main basse sur sa cotte de mailles. S'ils en avaient eu spécialement après elle, il leur aurait été bien plus facile de la lui prendre au moment-même où ils l'avaient cueilli au nid. 

Peut-être votre serviteur a-t-il l'esprit affreusement mal tourné, mais si vous voulez l'en croire, et bien que la lettre royale n'en fasse point état; après Azincourt, cette fraîche nuit d'automne 1415, le roi ne fut vraisemblablement pas le seul à se trouver nu. Tout nu. Mais lui au moins n'était pas perdu au milieu des bois...

 

Rémission pour un serviteur de Pierre des Essars.

Paris, août 1416.

 

Charles, etc, savoir faisons à tous présens et avenir. A nous avoir esté exposé humblement de la partie des parens et amis charnelz de Jehan Chevreau, natif de la ville de Gien sur Loire, aagié de xxvm ans ou environ, à présent prisonnier en nos prisons de Chartres, contenant : Comme après la journée derrenièrement tenue en nostre pays de Picardie par plusieurs nos parens et vassaulx à l'encontre de nostre ad versaire d'Angleterre, à laquelle journée fut Pierre des Essars, escuier, duquel esloit et encores est serviteur ledit Pierre Chevreau, qui à ladicte journée fut avecques ledit Pierre des Essars, son maistre. Lequel Pierre, son maistre, demoura. prisonnier de nostredit adversaire d'Angleterre ou de ses gens. Et ledit Jehan Chevreau qui estoit avecques lui, comme varlet gardant ses chevaulx, s'en retourna au lieu de Sechereville près de la ville du Galardon où estoit et est le domicile dudit Pierre et de sa femme, avecques lesquels ledit Chevreau avoit et a demouré comme serviteur, par l'espace de trois à quatre ans. Et ainsi que ledit Jehan Chevreau estoit aie en la ville du Gué de Long- Roy 2 faire ferrer un des chevaulx dudit Pierre son maistre, il eut trouvé en ladicte ville un compaiguon, passant par le pais, qui aucunes fois se disoit prestre, aucunes fois chevalier, et autreffois d'autre estât; lequel il avoit par-avant veu en ladite ville de Galardon. Et menoit avec lui une jeune femme qui s'esbatoit avec les compaignons. Et disoit ledit compaignon avoir un rooles où estoient contenus les noms de tous les prisonniers françois de nosdiz adversaires, et d'iceulx prisonniers savoir les noms. Et estoit pour lors icellui compaignon en une taverne de ladicte ville du Gué de Long Roy, avecques et en la compaignie de Jehan Legendre, de Symon Berbion, de Jehan Plessis et de deux fillettes. Auquel compaignon il se feust adrecé, et icellui interrogué à savoir se il savoit aucunes nouvelles dudit Pierre des Essars, son maistre. Dont il ne lui sçeut riens dire de vérité. Et pour ce, ledit Jehan Chevreau, et autres dessus nommez, qui estoient dupais, véans [que] le fait et manière de procéder dudit compaignon estoit toute malice et afin de avoir et exiger argent, comme il avoit par pareil moien fait de plusieurs povres gentilz femmes et autres gens du pais qui avoient eu leurs maris et parens à ladicte journée, qui estoit grant pitié veu la désolacion qui lors vestoit, indignez et courroucez du cas avenu à ladicte journée; et par espécial ledit Jehan Chevreau, de la prise dudit Pierre des Essais, son maistre, se transporta tantost après heure de mynuyt, avecques aucun des dessus- nommez et autres dudit pays qui de ce avoient parlé ensemble, en intention de destrousser ledit compaignon au lieu et village de Viee, à lieue et demie dudit lieu de Galardon, où estoit logié ledit compaignon, en l'ostel d'un povre homme d'ilec. Ainsy y estoit logée la povre femme, qui de son consentement estoit couchée avecques autres compaignons dudit pays. Et oudit hostel entrèrent par l'uys de derrière, environ minuit. Et tantost après, descendi d'une chambre haulte dudit hostel, ledit compaignon qui y estoit couchié, avecques deux jeunes clers du pais. Au devant duquel ala ledit Jehan Chevreau, lequel tira une espée qu'il avoit et l'appuya contre la poictrine dudit compaignon, disant que s'il se remuoit, il le tueroit. Et d'ilec le menèrent, lui et les autres, en un petit bois près d'ilec, où ils lui despouillèrent un jaseran qu'il avoit vestu, et lui firent promectre que pour ce ne l'encuseroient, sans lui faire aucune autre force, injure ou violence. Et en ce point le laissèrent, et emportèrent ledit jaseran, qui povoit valoir environ dix frans. Sur lequel a esté baillié audit Jehan Chevreau environ dix solz parisis pour sa part. . . .

(Rémission adressée au bailli de Chartres.) 

Donné à Paris ou mois d'aoust, l'an de grâce

mil cccc et seize et nostre règne le xxxvi.

Par le Roy, à la relacion du conseil

Mojvïfort.

(Source : Archives nationales, Trésor des Chartes. Reg. JJ. 169, pièce 354.) 

Exemple de lettre de rémission émise par Charles VI au profit de Jehanne de Bellangues, 1395. A.N. JJ 148, n°315.

Il y a des jours comme ça, vous en conviendrez avec moi, où l'on est fier d'être Giennois.

Malheureusement pour Jean Chevreau, le délectable châtiment qu'il semble bien avoir mis en oeuvre à l'encontre de ce faisan dut très vite le désigner. Volens nolens, et pour peu fier qu'il en eût été, l'Ysengrin se vit sans doute contraint d'expliquer les raisons de son impudique et nocturne déambulation qui ne put manquer d'être remarquée, conduisant finalement à l'arrestation de Chevreau. C'est là du moins l'une des hypothèses les plus crédibles. Mais tout est bien qui finit bien, car même nu et fou, il semble que le roi ne se soit pas pour autant départi de son légendaire sens de l'humour. Ce sens de l'humour et de la justice si particulier qui lui fit un jour épingler sur le sac dans lequel il avait fait jeter en Seine l'amant présumé de sa femme, Louis de Bosredon, cette note restée célèbre : "Laissez passer la justice du Roi".