Le cauchemar

Les 4, 5 et 6 octobre 2015 seront pour longtemps dans le Giennois marqués du sceau de l'infâmie. Durant trois jours en effet s'est déroulée la vente aux enchères publiques des objets mobiliers du château de Saint-Brisson-sur-Loire. Une vente décidée par le conseil municipal de la commune, après la cession du château lui-même à Lancelot Guyot, 24 ans, signée formellement le 10 septembre dernier. Deux événements dramatiques qui nous ont valu un excellent article dans la prestigieuse revue La Tribune de l'Art (en date du 1er octobre 2015). Un article dont l'auteure, Mme Bénédicte Bonnet-Saint-Georges, qui m'avait contacté pour le composer, a eu la gentillesse de référencer ce blog. Je l'en remercie doublement. Vous trouverez cet article en suivant ce lien : http://www.latribunedelart.com/le-chateau-de-saint-brisson-vendu-puis-partiellement-vide *

Après 15 ans passés aux côtés de l'A.C.S.B (Association des Amis du Château de Saint-Brisson-sur-Loire) en qualité de bénévole, après avoir été témoin du dynamisme de notre association, de l'engagement sans faille et sans relâche de ses membres durant toutes ces années, et les précédentes, jamais je n'aurais cru vivre un jour une pareille horreur, une pareille violence, un tel cauchemar. Trois jours durant, les pièces que nous avons choyées, protégées, restaurées pour certaines, ont défilé, noyées au milieu de meubles et de bibelots de toutes provenances, lors d'une vente de prestige à laquelle les collections du château de Saint Brisson servaient de produits d'appel, de faire-valoir, tant leur valeur marchande était sans comparaison possible avec nombre d'objets proposés à la vente simultanément. 

L'attentat

Il m'est difficile d'exprimer à quel point, nous, membres de l'association des Amis du Château, qui avons tant oeuvré (et je le dis en toute modestie et collectivement, n'ayant pas fait partie moi-même des plus laborieux, je pense en l'occurrence aux travailleurs des vendredis d'hiver, à nos restaurateurs bénévoles), avons été mortifiés de voir disparaître sous nos yeux tout ce que nous avions mis tant de soin à préserver et à valoriser. Des objets qui étaient autant de témoignages sensibles d'une histoire commune, pour lesquels nous avions un respect tel que même les plus impliqués d'entre nous ne les avions, pour la plupart, jamais eus entre les mains, alors même que nous aurions eu toute latitude de les manipuler à notre guise quotidiennement. Mais c'eût été bafouer les règles élémentaires de la conservation préventive. Des règles dont se sont bien moqué les marchands qui, une fois entrés dans le temple, ont saisi sans ménagement ni vergogne tout ce qu'ils ont jugé monnayable, avec la bénédiction d'une municipalité commanditaire de ce qu'il est convenu d'appeler un attentat contre un monument majeur du patrimoine du Loiret.

Le mobilier du château de Brisson-sur-Loire (Loiret) vendu aux enchères

Trois petits tours et puis s'en vont

Combien de pièces avons-nous perdu ? Impossible de le dire en l'état. Beaucoup, sans aucun doute. Beaucoup trop. En effet, seules les plus importantes des pièces mises en vente ont fait l'objet d'un inventaire catalogue, les autres étant proposées à la vente en lots, "à la volée". Du reste, l'inventaire dressé par le commissaire-priseur lors du vidage en règle du château, est depuis gardé en mairie plus farouchement qu'un dossier secret du ministère de la Défense. Circulez, il n'y a rien à voir.

Une seule chose est sûre; plusieurs centaines de lots ont été proposés aux enchérisseurs, de la petite cuillère en argent isolée, au service de table complet, bien loin en tout cas de la trentaine de lots initialement annoncée. Sans donner raison pour autant à Me Jean-Claude Renard, opérateur de cette vente volontaire, qui sous-entendait qu'il y avait là une sorte de chance; certaines pièces, rangées dans les buffets et meubles divers du château, ont cependant défilé sous nos yeux pour la première... et sans doute la dernière fois.

Dans la salle, comble ce dimanche, outre des saint-brissonnais atterrés; de nombreux curieux, venus assister à "la vente dont toute la région parle", d'après la page de présentation de cette vente par Me Renard, sur le site interenchères.fr. Sur internet justement, ou au bout du fil, des enchérisseurs du monde entier. On parle essentiellement anglais près du pupitre; un anglais d'outre Atlantique, attiré par l'odeur des dépouilles d'un château français, fût-il inconnu. Combien d'objets sont actuellement en train d'être chargés dans les soutes des longs courriers de Roissy CdG ? Le commissaire priseur a par ailleurs bien fait les choses. Ainsi, les 32 carafes en cristal sont-elles vendues une à une. Non pour faire un chiffre, précise-t-il (pour les mauvaises langues, sans doute...), mais pour permettre à chacun de repartir avec un souvenir du château. L'idée s'avère en tout cas payante. Chaque carafe trouve preneur pour 100 à 150 €. Faites le calcul... 

Pièce unique en faïence de Gien signée Marois, commande spéciale du marquis de Saint-Brisson vers 1870, vendue lors des enchères des 4,5 et 6 octobre 2015.

Résister, rebondir, inventer

Face à ce cauchemar éveillé, que faire ? Après des années de bagarre, (particulièrement depuis 2011, voir mes articles précédents), face au mépris affiché à l'égard du travail titanesque effectué depuis presque 30 ans, et à l'égard de celles et ceux qui l'ont produit; l'abattement, le découragement étaient évidemment bien présents dans nos esprits. Mais la violence de cette vente, de cette dispersion; le gâchis formé par la dilapidation de ce patrimoine ont agi comme un électrochoc. Nous ne pouvions pas nous résigner. Pas maintenant, pas après toutes ces années, tout ce labeur. Pas devant ce qui était en jeu : la disparition de tout un pan de l'histoire de notre région. Nous pouvions encore agir; là, maintenant. Mieux, nous devions encore agir ! C'était notre dernière chance de sauver quelque chose dans ce naufrage organisé. Alors avec les membres du bureau de l'association des Amis du Château, et une petite poignée de passionnés irréductibles, nous nous sommes concertés, et nous avons fait nos comptes. Il fallait y aller et sauver les meubles. Ca coûterait ce que ça coûterait. Nous ne pourrions pas tout arracher aux griffes des spéculateurs, mais au moins quelques pièces, le plus possible, ce que nous permettrait l'addition de nos livrets A.

Le résultat de cette opération de sauvetage de la dernière chance, je laisse la primeur à l'A.C.S.B et aux médias qui nous ont soutenus, de le communiquer. 

Et maintenant ? Le château de Saint-Brisson-sur-Loire est désormais propriété de M. Lancelot Guyot. (S.C.I "Tous au château"). Ce dernier a annoncé sa réouverture au 1er juin 2016. L'Association des Amis du Château a quant à elle une nouvelle mission au moins : la préservation des pièces qu'elle a sauvées de cette braderie honteuse. Nul doute qu'elle le fera une fois de plus avec le brio que nous lui connaissons depuis sa fondation, et au bénéfice de la collectivité. J'espère que nous aurons la joie de vous présenter bientôt avec elle, le fruit de notre obstination.

Quant à nous... La situation du château de Saint-Brisson et de l'A.C.S.B, auxquels je suis très lié, comme vous l'aurez compris, a beaucoup agi sur mon moral et ma motivation ces derniers mois. Cependant Historivegauche va poursuivre son petit bonhomme de chemin. Vous êtes nombreux à consulter régulièrement ses pages, je vous en remercie, et je vous présente mes excuses pour ne pas l'alimenter plus souvent de nouveaux contenus. De nombreux articles sont en cours d'écriture, certains très avancés, et j'espère vous présenter des sujets inédits fort prochainement. 

Je ne peux pas refermer ce billet sans, du fond du coeur, dire ma très profonde gratitude, et exprimer mes remerciements les plus chaleureux et les plus sincères, à toutes les personnes (elles se reconnaîtront) qui ont, avec une incroyable modestie, une simplicité et une gentillesse qui m'ont réchauffé le coeur, oeuvré au sauvetage d'une partie du fonds mobilier saint-brissonnais lors de cette vente. Je vous suis infiniment reconnaissant, comme les générations qui viennent le seront assurément; et je suis fier de ce que nous sommes parvenu à faire ensemble. Notre modeste action, que nous le voulions ou non, résonne déjà dans l'histoire de ce site millénaire. L'Histoire qui retiendra, du reste, que si notre pays a ses talibans, il a aussi ceux qui les combattent. Et nous ne baisserons pas les armes.

L'aventure continue.

A très bientôt donc, et d'ici là, on ne lâche rien.

 

Antoine Estienne (alias Le guide-conf')

* (Précisons que la toile de Ludovico Dorigny (1654-1742) dont il est question dans l'article précité, n'a pas été découverte au château de Saint-Brisson, contrairement à ce qui a pu être écrit, sur la base des informations contenues dans le catalogue de vente en ligne. Au vu de ses dimensions, et même roulée hors de tout cadre et châssis, cette oeuvre n'aurait pas manqué d'être découverte lors des inventaires et mouvements de mobilier survenus au fil des années depuis le leg du château  à la commune en 1987.)